Lutter contre le chômage ou lutter contre le chômeur ?

Fainéants, fraudeurs, parasites sociaux, ça suffit ! Il est urgent de dénoncer et de mieux punir tous ces chômeurs qui, selon Christophe Castaner, alors porte-parole du gouvernement, « bénéficient des allocations chômages pour partir deux ans en vacances » (1).

C’est contre ces suspects que s’engage courageusement Emmanuel Macron en prévoyant de supprimer plus durement les allocations en cas de recherche insuffisante, de refus de formation ou de refus d’une offre d’emploi « raisonnable ». Ces mesures existent déjà mais elles seront durcies et renforcées. Le chômeur devra également fournir un rapport d’activité régulièrement. Un gentil cadeau de Noël au président du Medef, Pierre Gattaz, qui exigeait que tout chômeur subisse « un contrôle journalier ou hebdomadaire » (2).

Ainsi, à l’exclusion et à l’humiliation que subit déjà toute personne privée d’emploi, Emmanuel Macron ajoute la suspicion. Des mesures d’autant plus cyniques qu’en réalité, Emmanuel Macron et son gouvernement savent parfaitement que 86 % des « bénéficiaires » remplissent leurs obligations. Un contrôle mené par Pôle Emploi depuis 2015 et publié en novembre 2017 montre que seulement 14% ont été radiés et que parmi ces radiés, 60 % ne touchaient déjà plus d’allocation chômage ! (3)
La fraude à l’allocation chômage était estimée à 58 millions en 2013 sur les 33 milliards d’allocations versées, soit moins de 0,6 % (4).
Ne doutons pas que le justicier Macron va « en même temps » durcir les mesures contre les fraudeurs fiscaux (soit 3,4 milliards d’euros) et les évadés fiscaux (60 milliards d’euros) car sinon, de mauvais esprits pourraient l’accuser de faire la chasse aux pauvres et d’épargner les riches, ce qui serait fort calomnieux.
Bien souvent, ceux qui dénoncent l’assistanat bénéficient eux-mêmes de confortables allocations. Ainsi Laurent Wauquiez dénonce sur toutes les tribunes « le cancer de l’assistanat », alors qu’il bénéficie lui-même de treize années de droits à la retraite pour avoir passé deux mois au Conseil d’État en 2004 (5) !
La chasse au mauvais pauvre est une vieille coutume. Lors de la campagne pour les primaires de 1976, Ronald Reagan racontait l’histoire de la Welfare Queen à chacun de ses meetings. Une chômeuse de Chicago qui avait 80 noms d’emprunt, trente adresses postales, 12 cartes d’assurance maladie, qui touchait les pensions de réversion de ses quatre anciens maris, qui touchait au total 150 000 dollars de revenus (non fiscalisés) et qui roulait en Cadillac. Un énorme bobard, mais qui a très bien marché pour stigmatiser les assistés (chômeurs, immigrés, malades), parasites responsables de tout les maux.
Opposer « ceux qui travaillent » contre « ceux qui profitent » est une vieille recette qui permet de détourner le ressentiment populaire contre les « mauvais pauvres » et qui désamorce la lutte contre l’oligarchie. Le terme de Welfare Queen (« la reine des allocs ») est resté dans le langage courant avec une connotation raciste. Comme Reagan la situait dans le South Side de Chicago, le quartier noir, chacun comprenait que la Welfare Queen était une mère de famille noire.
Nos chasseurs de chômeurs n’en sont pas encore là, leur com’ est moins énorme mais les principes et les buts sont les mêmes : en finir avec l’État-providence, diviser la classe populaire, affaiblir les luttes et les solidarités…
À ceux qui dénoncent les « assistés », on peut aussi utilement rappeler le montant du « non-recours », c’est à dire les allocations qui ne sont pas réclamées par les ayants droit et dont le total est estimé à 12 milliards d’euros ! Non réclamés par manque d’information, par découragement ou par honte de demander des aides.
Mais ce que vise Macron en la matière, c’est le modèle allemand. Il le répète avec enthousiasme, « l’Allemagne a formidablement réformé » (6).
En effet, en dix ans, grâce au plan HARTZ, le chiffre du chômage en Allemagne a été réduit de moitié. Une grossière astuce qui consiste à transformer les chômeurs en travailleurs pauvres. Surveillance constante, renforcement des contrôles, réduction et suppression des allocations ; des millions de chômeurs allemands ont été contraints d’ accepter n’importe quel boulot minable et sous-payé, ce qui les a fait sortir des statistiques du chômage. Car si le taux de chômage en Allemagne est d’environ 4 %, le taux de travailleurs pauvres est de 22 %, alors qu’il est de 8,8 % en France pour un chômage voisin de 10 %.
Mais c’est LE CHIFFRE du chômage qui compte, non pas les travailleurs pauvres, pas plus que les chômeurs d’ailleurs, pas plus que le chômage. Seul compte LE CHIFFRE. Peu importe les moyens employés pour le faire baisser. Les médias ne diffuseront que LE CHIFFRE et l’opinion ne retiendra que LE CHIFFRE.
Faut-il rappeler que chaque année en France, le chômage tue cent fois plus que le terrorisme ? En novembre 2014, au terme d’une longue étude auprès de 6 000 chômeurs de 35 à 64 ans, l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) indiquait que le chômage tue 14 000 personnes chaque année (7).
 Qu’est-ce qu’on fait, on s’indigne ou on réagit ?
Daniel MERMET (là-bas si j'ysuis - 29 décembre 2017)

https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/balancetonchomdu#nb1

(1) Christophe Castaner, BFM TV, 16 octobre 2017
(2) Pierre Gattaz, conférence de presse mensuelle, 17 octobre 2017
(3) Les Echos, "Contrôle des chomeurs, les vrais chiffres de Pôle Emploi", 9 novembre 2017
(4) Le Parisien, "Nous ne faisons aucun cadeau aux fraudeurs"
(5) Wauquiez : 13 ans de droits à la retraite pour un poste occupé 2 mois"
(6) Ouest France, 13 juillet 2017
(7) Médiapart, "Derrière les chiffres du chômage, des milliers de morts"